Le tour de passe-passe de Michel Sapin

Le gouvernement français a présenté le 23 avril dernier le « Programme de stabilité 2014-2017 » qu’il va soumettre à la Commission européenne. Celui-ci prévoit en particulier un retour du déficit public français sous la barre des 3 % du produit intérieur brut (PIB) dès 2015 alors que ces dernières semaines, le gouvernement semblait avoir l’intention de demander aux autorités européennes un nouveau délai pour atteindre ce niveau. Un pari qui repose cependant sur des hypothèses peu réalistes.

Le gouvernement a en effet repris à son compte les dernières prévisions de croissance établies par la Commission européenne pour la France en 2014 (1 % de croissance) et 2015 (1,7 %). Une prévision plutôt optimiste : pour 2015, ce niveau est en effet supérieur à celui anticipé à la fois par l’OCDE (1,6 %) et par le FMI (1,5 %).

Mais la Commission européenne avait associé cette prévision de croissance élevée à une politique budgétaire très peu restrictive : elle prévoyait que le déficit français ne reculerait que de 0,2 point de PIB cette année et 0,1 point de PIB l’an prochain. Le gouvernement fait donc le pari que l’économie française pourrait atteindre les niveaux de croissance relativement optimistes prévus par la Commission européenne, malgré une restriction budgétaire beaucoup plus importante que celle qu’elle avait programmée : 0,5 points de PIB cette année et 0,8 point l’an prochain.

Irréaliste

Une hypothèse a priori peu réaliste : alors que nombre d’économistes avaient tendance à sous-estimer ce facteur, on a pu mesurer au cours des dernières années combien une restriction budgétaire avait toujours un impact négatif significatif sur l’activité économique, avec des « multiplicateurs », comme disent les économistes, nettement supérieurs à 1 (si le multiplicateur est de 1,5, cela signifie qu’un point de restriction budgétaire réduit la croissance de 1,5 point).

(…)

Pour les années ultérieures (2016 et 2017), la prévision d’une croissance de 2,25 % par an retenue par le gouvernement est encore plus décalée par rapport à la plupart des autres estimations, et notamment celles du FMI, qui ne table que sur une croissance de 1,7 % en 2016 et de 1,8 % en 2017 pour la France. A cet horizon, les prévisions sont toujours très aléatoires, mais si la France atteignait les niveaux de croissance prévus par le gouvernement, ce serait a priori un exploit…

Ruser avec les règles

Le cadrage macroéconomique retenu par le gouvernement semble donc a priori peu réaliste, mais il présente l’avantage de satisfaire les exigences de la Commission en matière de réduction du déficit budgétaire sans avoir pour ce faire à programmer une austérité encore plus drastique puisque la forte croissance anticipée se charge de soutenir les rentrées publiques. Il s’agit d’un jeu de dupes qui ne trompe probablement personne, ni à Paris ni à Bruxelles, mais qui permettrait à chacun de sauver les apparences, si la Commission accepte de se voiler la face… Quand on est coincé par un carcan de règles « stupides », comme l’avait fort justement dit en 2005 Romano Prodi, alors président de la Commission européenne, à propos du pacte de stabilité, il faut parfois savoir ruser en effet…

Source : Alternatives Economiques